Chaque lectrice est l’hĆ©roĆÆne badasse de sa vie!
Ć chaque univers ses titres phares
Il y a les cicatrices quāon voit⦠et celles quāon dissimule.
***Hannah***
Un instant, je rĆ©alise Ć quel point je suis chanceuse dāĆŖtre si bien entourĆ©e par cette immense famille. Et celui dāaprĆØs, je me rappelle quāun trou bĆ©ant creuse ma poitrine et quāil māa rejetĆ©e. Les Ć©motions que ce constat rĆ©veille se bousculent en moi sans dĆ©licatesse, māempĆŖchant de me dĆ©cider sur une question pourtant trĆØs simple.
Suis-je heureuse ?
***Blade***
Quand je suis prĆØs dāelle, je ne raisonne plus. Jāy vais Ć lāinstinct. Cāest Ƨa qui māa incitĆ© Ć la repousser. Mais la vie sans elle ? Jāessaie...
La folie douce d'une comƩdie gourmande et sexy
Charlotte, dite Charlie, avait un objectif dans la vie : faire prospƩrer sa boutique de cupcakes.
Quelle Ć©tait la probabilitĆ© quāelle se retrouve poursuivie par la mafia russe avec pour seule protection un ļ¬ic sexy mais pas franchement aimable ?
Avec ce duo qui fait des Ć©tincelles, Fleur Hana nous rĆ©gale dāhilarantes joutes verbales.
Sous le soleil de la CĆ“te dāAzur, ce cocktail explosif de romance, dāaction et dāhumour est irrĆ©sistible !
Partir est plus facile que revenirā¦
***Lise***
Jāai lāimpression de revenir sur les lieux du crime⦠Ća ferait un scĆ©nario digne des tĆ©lĆ©films de lāaprĆØs-midi : elle quitte son petit ami follement amoureux dāelle, part Ć des centaines de kilomĆØtres, rĆ©alise quāelle lāaime toujours, passe Ć cĆ“tĆ© de sa vie et revient dix ans plus tard, pas pour lui, mais est toujours amoureuse. Ah, oui⦠cāest douloureux de rĆ©sumer ma vie en une phrase, mais tellement conforme Ć la rĆ©alitĆ© que je pourrais sĆ»rement Ć©crire un mauvais guide, Ć dĆ©faut de faire fortune Ć la tĆ©lĆ©. Comment piĆ©tiner son propre
Depuis que Dieu est mort cāest la merde, et Ƨa ne risque pas de sāarranger.
Trois siĆØcles Ć faucher des Ć¢mes en solo pour Lucifer, et ma seule rĆ©compense est de me coltiner un (boulet) de stagiaire. En bonus, un titre (foireux) dāambassadrice me tombe dessus pour reprĆ©senter l'Enfer Ć San Francisco. Ća m'apprendra Ć tourner le dos aux pĆ©chĆ©s capitaux !
Cerise sur le gâteau (de mon désespoir), des (abrutis) de métamorphes disparaissent dès mon premier jour.
Ma mission ? Maintenir lāĆ©quilibre cosmique... (et accessoirement ma santĆ© mentale).
En plus,
Nous avons tous une bonne Ʃtoile, encore faut-il la trouver...
Lycéenne solitaire et réservée, Amélia entretient toujours des liens très forts avec sa confidente, Maëva, malgré la distance qui les sépare. Elle ne souhaite qu'une chose : ne pas faire de vagues et s'acheminer discrètement jusqu'à la délivrance - le bac. Quand elle rencontre Samuel, elle ne s'attend pas à ce que le bassiste au coeur tendre bouleverse son existence. Prévenant, drÓle et sécurisant, il l'amène peu à peu à s'ouvrir aux autres et à la vie. Toutefois, lorsque la jeune fille croise une connaissance du passé, tout bascule. Amélia
Cher père Noël, je veux un amoureux, sinon rien !
Je rĆŖve d'un NoĆ«l romantique, comme dans The Holiday ou Love Actually : une histoire dāamour et de flocons, avec un zeste de guirlandes lumineuses. Ce nāest pas si compliquĆ©, non ? Ć croire que si, vu que lāan dernier, mon mec māa larguĆ©e juste avant les fĆŖtes !
Cette fois, pas question de me laisser abattre : jāaurai mon NoĆ«l parfait ! Et ni cette poule malĆ©fique ni mon Ćcossais de patron sexy et tyrannique ne māen
GƩnƩration 2 - Tome 1
La première génération des Phoenix Ashes se compose de 3 novellas (histoires plus courtes que les romans). Ces novellas sont comme un bonus pour plonger dans les origines du club des Phoenix Ashes :
Tome 1 : Nath
Tome 2 : Elena
Tome 3 : Mia
La deuxième génération des Phoenix Ashes se compose de 6 tomes. La série est toujours en cours :
Tome 1 : Blade
Tome 2 : Ghost
Tome 3 : Sniper
Tome 4 ; Irish
Tome 5 : Hotshot (sortie en automne 2022)
Tome 6 : ??? (sortie en 2023)
Ci-après, découvre le 1er chapitre de cette série
GƩnƩration 2 - Tome 1
Jāentends mon prĆ©nom. Des cris. Des murmures. Tous ces sons me parviennent comme si jāĆ©tais sous lāeau. Je ne comprends pas. Je comprends tout. Je ne sais plus où se trouve la rĆ©alitĆ©. Quelquāun me soutient. Si on me lĆ¢che, je tombe. Encore. Une main se pose sur mon Ć©paule, je la repousse. Jāessaie de me lever. On me retient. Rien nāa de sens. Des hurlements retentissent. Si fort. Tellement douloureux. Ma gorge me fait mal. Les cris viennent de moi ? Une plainte continue Ć māen dĆ©chirer les cordes vocales. La sensation de me noyer Ć lāair libre. Mes doigts qui sāaccrochent Ć quelque chose. Quelquāun. Les genoux au sol, je me dĆ©bats quand des bras māentourent.
ā Hannah !
Ć peine un pied dans le club et dĆ©jĆ Eliott māaccueille chaleureusement. Son enthousiasme fait ressortir la culpabilitĆ© quāil māarrive de ressentir. Il ne me reproche rien, cāest moi.
ā Eliott, comment vas-tu ?
Celui que je considĆØre comme un oncle me serre dans ses bras et me tient ensuite devant lui, ses mains sur mes poignets.
ā Je vieillis, et toi tu es devenue une femme sans que je māen aperƧoive. Hier, tu portais des couettes et tu grimpais sur mes Ć©paules !
ā Tu ne vieillis pas tant que Ƨa ! Et lāĆ©poque où je pouvais monter sur ton dos remonte Ć quinze ans, maintenant !
Il secoue la tĆŖte en souriant dāun air navrĆ©, comme sāil ne rĆ©alisait pas que je ne suis plus une enfant. Cāest ridicule, car nous nous sommes vus il y a un an, grand maximum. Ć moins que Ƨa fasse un peu plus longtemps ? Je ne sais pas trop. Je regrette aussitĆ“t de les laisser sans nouvelles. Mais jāai fait un choix, et les raisons qui māy ont poussĆ©e nāont pas changĆ©.
ā Tu restes pour le week-end ?
ā Non, juste la soirĆ©e. Jāai des cours Ć travailler.
ā Ton pĆØre est tellement fier de toi ! Tu lui manques, princesse.
Je grimace, me sentant plus coupable encore de māĆŖtre Ć©loignĆ©e. Et aussi, Ć cause du surnom que je nāai jamais apprĆ©ciĆ©. Pour eux, cāest ce que je suis, la royautĆ© du club. Peu importe la distance que je prends. Eliott attrape en riant sa petite-fille qui passe prĆØs de nous. Je lāobserve quelques instants en souriant puis parcours la grande salle du regard. Je sais ce que je cherche. Souffrir. Le voir.
DĆØs que je suis entrĆ©e Ć la fac, jāai cessĆ© de participer Ć ces routines : les fĆŖtes, les rĆ©unions, les barbecues. Je me contente Ć prĆ©sent dāune soirĆ©e de temps en temps et mon plan Ć©tait parfait, Ć un dĆ©tail prĆØs : Blade. Il nāest mĆŖme pas un membre des Hurricanes. Il nāaurait pas dĆ» interfĆ©rer dans lāobjectif que je me suis fixĆ©. Mais il rĆ©ussit Ć foutre en lāair tout ce qui constitue Ć prĆ©sent ma vie. En Ć©tant lĆ , au club, une biĆØre dans une main et la taille dāune des filles dans lāautre. Amanda, je crois. Je ne lui en veux pas, elle saisit une opportunitĆ© qui lui est offerte et Blade attire plus dāun regard fĆ©minin quand il est prĆ©sent quelque part. Le mien, Ƨa fait des annĆ©es quāil lāa capturĆ© sans jamais y rĆ©pondre. Jāaurais pu accepter ce style de vie pour lui, je lāaurais fait sans une seconde dāhĆ©sitation. Tant pis pour lui, et pour moi, mais je māapplique Ć ne surtout pas manifester mon agacement face Ć son indiffĆ©rence. Je ne suis pas stupide, je sais parfaitement comment Ƨa fonctionne. Pour sāintĆ©resser Ć moi, il faudrait quāil passe par mon pĆØre et Ƨa pourrait dĆ©clencher des problĆØmes. Seulement voilĆ , il ne lāa jamais fait : je nāen vaux pas la peine. Celui qui remuera ciel et terre pour moi gagnera le respect du prĆ©sident des Hurricanes et le droit de poser les mains sur moi. Sauf que mon pĆØre nāest pas arrivĆ© Ć la tĆŖte de ce club en Ć©tant abordable et sympathique, alors Ƨa ne se bouscule pas au portillon. Il peut lāĆŖtre, sympathique, bien sĆ»r : avec sa famille il est diffĆ©rent de lāhomme qui dirige un des plus gros clubs de la cĆ“te ouest. En bref, mon intĆ©rĆŖt pour le fils du vice-prĆ©sident des Phoenix Ashes nāa jamais suscitĆ© le sien. Alors pour māĆ©viter ce type de dĆ©ception, je me suis Ć©mancipĆ©e
de cette vie et, mon pĆØre en moins dans le tableau, jāarrive Ć avoir quelques relations sociales normales.
Ce nāest pas ce que tu voulais, Hannah⦠La normalitĆ© tāennuie.
ā Un jour, il sāen voudra et rĆ©alisera quāil est passĆ© Ć cĆ“tĆ© dāune merveilleuse femme.
Ma mère entoure mes épaules de son bras tatoué. Je passe le mien autour de sa taille et la serre contre moi.
ā Je crois quāil nāaura jamais cette Ć©piphanie, malheureusement.
ā Et ce Thomas que tu as rencontrĆ© Ć la fac ?
ā Cāest un partenaire dāexposĆ©. Faut voir le positif, je peux me concentrer sur mes Ć©tudes !
Je tourne le visage vers elle. On se ressemble, elle et moi, au point quāen la regardant, jāai une bonne idĆ©e de celle que je serai Ć son Ć¢ge. Lāencre en moins, les tatouages ne māont jamais tentĆ©e. Blondes presque platine, joues un peu rondes, grands yeux bleus et formes gĆ©nĆ©reuses. On nous prend souvent pour des sÅurs. Jāignore si je fais plus que mon Ć¢ge ou elle moins que le sien, mais notre relation a Ć©voluĆ© de mĆØre-fille Ć mĆØre-fille-meilleures-amies dĆØs que jāai eu 12 ans. MĆŖme en public, nous ne cachons pas notre complicitĆ©. Mon pĆØre sāĆ©tant retrouvĆ© en prison pendant trois ans, nous nous sommes raccrochĆ©es lāune Ć lāautre parce que nous Ć©tions tout ce quāil restait de notre famille, Ć ce moment. Ma mĆØre et moi, on sāĆ©tait fait une vie Ć deux quāil a fallu dĆ©construire lorsquāil est revenu vivre avec nous. Je ne dĆ©plore pas une seconde son retour, mais je reconnais que son absence est malgrĆ© tout parvenue Ć crĆ©er quelque chose de bon.
ā Cette fille, Amanda, je crois ?
Ma mĆØre hoche la tĆŖte sans quitter Blade des yeux, je continue :
ā Elle est bien ?
ā Elle est serviable, ne pose pas de questions, connaĆ®t les rĆØgles du jeu. Mais tu sais quāil ne se passera rien de plus quāune nuit, entre eux. Il reprend la route dans quelques jours, ma chĆ©rie.
Cāest aussi Ƨa qui a toujours jouĆ© contre nous, enfin, contre moi. Car pour ĆŖtre tout Ć fait honnĆŖte : il nāy a jamais eu de nous ailleurs que dans mes fantasmes. Mon imagination est tout ce quāil me reste chaque fois quāil retourne Ć Roseville, Ć huit heures de route de San Diego.
ā Mes deux femmes prĆ©fĆ©rĆ©es !
Mon pĆØre arrive vers nous en souriant, les bras ouverts, dans lāintention de nous serrer contre lui. Ce quāil fait dĆØs quāil est Ć notre niveau. Jāaime quāil se foute de notre audience. Le seul endroit où il ne nous manifeste pas dāaffection, cāest lāunique piĆØce où nous nāentrons jamais de toute faƧon ; la salle où se tiennent les rĆ©unions du club. La chapelle est rĆ©servĆ©e aux membres, personne dāautre ne peut y pĆ©nĆ©trer, pas mĆŖme nous. Mais ici, lors dāune soirĆ©e rĆ©unissant les Hurricanes et les autres bikers de passage comme Blade, il est mon pĆØre et le mari de ma mĆØre avant dāĆŖtre leur prĆ©sident. Ce sourire, nous sommes les seules Ć en profiter. Comme je le disais, il nāest pas devenu prĆ©sident dāun club de hors-la-loi en faisant dans le bon sentiment. Sa renommĆ©e dĆ©passe les frontiĆØres des Ćtats-Unis et le seul sourire dont les autres bĆ©nĆ©ficient est celui quāil leur offre avant que Ƨa tourne mal. Cāest en tout cas sa rĆ©putation. Jāessaie de caser Ƨa dans une boĆ®te, au fond de mon esprit, dans un recoin sombre où mon Ć©ducation māa appris Ć accepter la propre morale du MC.
ā Et si on laissait les jeunes profiter de la suite de la nuit ?
Il sāadresse Ć ma mĆØre en haussant les sourcils.
ā Parle pour toi ! Jāai la jeunesse Ć©ternelle !
Il lāattrape dans ses bras et elle entoure sa taille de ses jambes alors quāils parlent plus bas. Je les pousse un peu plus loin de moi en riant :
ā Je⦠je⦠Des annĆ©es de thĆ©rapie ! VoilĆ ce que Ƨa va vous coĆ»ter !
Ils rient de ma pudeur, mais enfin⦠mes parents ! Ils nāont eu dāactivitĆ© sexuelle que pour me concevoir, le reste ressemble Ć Ā« la la la Ā» dans ma tĆŖte.
ā Sois prudente quand tu rentres, envoie-moi un SMS, dāaccord ?
Je promets Ć ma mĆØre de la prĆ©venir de mon arrivĆ©e Ć lāappartement que je partage avec deux autres Ć©lĆØves de la fac. Mes parents māembrassent et je les regarde partir en saluant tous ceux quāils croisent. Mon pĆØre a gagnĆ© le respect de ses membres il y a dĆ©jĆ bien longtemps, ils sont devenus la famille quāil a choisie en plus de celle quāil a fondĆ©e.
ā Tu te fais rare.
Leslie est une des filles qui traĆ®nent au club depuis une Ć©ternitĆ© ; je nāĆ©tais pas nĆ©e Ć son arrivĆ©e. Cāest elle qui fait en sorte que tout se dĆ©roule bien. Ces mecs souvent crades et machos ont besoin que quelquāun leur rappelle que, sāils font la loi sur la route, le club ne tient debout au quotidien que grĆ¢ce aux femmes. Et celle qui seconde ma mĆØre dans cette mission, cāest Leslie.
Je lāattire Ć moi sans lui rĆ©pondre. Elle dĆ©sapprouve la distance que je mets entre nous, mĆŖme si elle comprend mon besoin dāailleurs. Je refuse de gĆ¢cher le peu de temps que je passe ici Ć me disputer avec elle.
ā Tu restes pour la nuit ?
ā Non, je passe voir Clara et je rentre.
Ma meilleure amie du lycĆ©e est dĆ©jĆ mariĆ©e et son fils a quelques mois. Elle sāest installĆ©e dans le coin et reprĆ©sente tout ce que je redoute : la routine. Māenliser dans le rĆ“le de la mĆØre de famille qui gĆØre la popote et sert une biĆØre Ć son mec quand il rentre du travail. Je ne devrais pas avoir ces pensĆ©es, mais jāai vu trop dāĆ©pouses trompĆ©es au service de leur mari infidĆØle pour souhaiter cet avenir Ć qui que ce soit. Ć moi en particulier.
Jāai conscience que le microcosme des bikers nāest pas diffĆ©rent du reste du monde, dāailleurs.
La proportion de connards est la mĆŖme, peu importe le milieu. Disons que celui dans lequel jāai grandi possĆØde son autre lot dāinconvĆ©nients qui, ajoutĆ©s au reste, me donnent surtout envie dāassurer mon indĆ©pendance.
Comme Ć son habitude, Leslie me fait la mise Ć jour des potins du club. Rire avec elle est agrĆ©able. Mais au bout de quelques minutes seulement, elle file et part gĆ©rer un souci avec le stock de whisky, me laissant Ć nouveau seule. Pile quand le son de la musique augmente et que les dĆ©cibels des voix lāimitent. Cāest le moment pour moi de māen aller. De soirĆ©e dĆ©tendue et familiale, lāambiance va glisser vers lāorgie. Jāadresse un signe Ć quelques personnes assez sobres pour sāapercevoir de mon dĆ©part et māavance vers la sortie. Avant de partir et de ne plus le voir pendant peut-ĆŖtre un an encore, je māautorise un coup dāÅil par-dessus mon Ć©paule vers Blade. Je reste figĆ©e sur place en rencontrant ses yeux qui me fixent. Amanda lui parle, il hoche la tĆŖte, mais ne lāĆ©coute pas vraiment. Toute son attention est focalisĆ©e sur moi. Une main sur la poignĆ©e, la tĆŖte inclinĆ©e vers lui, je reste sur pause en essayant de dĆ©chiffrer la faƧon dont il māobserve depuis lāautre cĆ“tĆ© du club. Quelquāun passe devant lui, le lien est rompu, je māĆ©chappe avant dāĆŖtre tentĆ©e de rester et me ridiculiser.
Lāair nāest pas spĆ©cialement frais, mais il suffit Ć me remettre les idĆ©es en place. Je nāai pas bu, Ć part une biĆØre en arrivant, heureusement car la tĆŖte me tourne dĆ©jĆ lĆ©gĆØrement en analysant le comportement de Blade. Cāest la premiĆØre fois que je le surprends Ć māobserver, et je le regarde assez souvent lorsquāil est lĆ pour savoir que ce nāest pas dans ses habitudes. Ć sa derniĆØre visite, je nāĆ©tais pas encore tout Ć fait majeure : est-ce que Ƨa fait une diffĆ©rence pour lui ? Avant, je nāavais pas dāintĆ©rĆŖt, maintenant je suis lĆ©galement⦠Quoi ? Je souris en me moquant de moi-mĆŖme, coupant court Ć mes divagations.
Il nāest pas tellement plus vieux que moi, cinq ans, ce nāest rien. Je dois me faire une raison : il ne sāintĆ©ressera jamais Ć moi et mon Ć¢ge nāy est pour rien.
Jāarrive Ć ma voiture sur le parking du club. Je sors mes clefs, mais nāai pas le temps de faire un autre geste que je suis brutalement poussĆ©e contre ma portiĆØre. Lāair est expulsĆ© dāun coup de mes poumons et la douleur irradie dans le haut de mon corps suite au choc et Ć la pression exercĆ©e dans mon dos pour me maintenir en place.
ā Roulez !
Je sursaute lorsque plusieurs choses se produisent en mĆŖme temps :
1/ Un homme vient de monter dans ma voiture.
2/ Il a aboyƩ un ordre.
3/ Il tient une arme dans sa main.
Une vraie. Ou peut-ĆŖtre quāelle ne lāest pas, mais dans le doute, je vais partir du principe quāelle lāest.
ā DĆ©marrez et roulez, Charlotte !
4/ Il connaƮt mon prƩnom.
Une rapide analyse de la situation māindique quāil y a peu de chances que je parvienne Ć dĆ©tacher ma ceinture, ouvrir ma portiĆØre, māenfuir et trouver de lāaide avant quāil nāait le temps de me rattraper. Ou pire : dāutiliser son arme possiblement factice mais probablement authentique. La sagesse lāemportant sur la trouille, je mets le contact et sors ma Clio de sa place de parking. Je me trouve super zen. Je ne suis pas en train de paniquer ou de sentir lāhystĆ©rie monter en moi, non. Rien de tout Ƨa. MĆ©thode CouĆ©. Car bien entendu, je suis au bord de la crise de nerfs. Je tourne au pas dans la rue qui mĆØne Ć la nationale, prenant bĆŖtement le chemin qui me ramĆØne chez moi, Ć©tant donnĆ© quāil ne māa pas fourni plus de prĆ©cisions. Sauf que ce serait stupide de lui dĆ©voiler cette information, non ?
Un coup dāÅil vers lui que jāespĆØre subtil me permet de mieux distinguer ses traits. Oh non !
Dans les sĆ©ries, ils disent toujours que si lāagresseur ne masque pas son visage, cāest quāil se fiche dāĆŖtre reconnu, puisquāil a lāintention de tuer sa victime ! Une seconde⦠Mais je le connais ! Cāest toutes ces fringues noires qui māont perturbĆ©e, il est plutĆ“t casual dāhabitude !
ā Lionel ?
Il ne rĆ©agit pas. Pourtant je suis sĆ»re que cāest lui ! Il vient plusieurs fois par semaine māacheter des cupcakes. Jamais les mĆŖmes, et en moins de deux mois il a rĆ©ussi Ć tester les quarante-sept variĆ©tĆ©s que je propose de maniĆØre alĆ©atoire dans ma pĆ¢tisserie.
ā Vous ĆŖtes demeurĆ©e ?
Je sursaute Ć nouveau.
ā Changez de route, on ne peut pas aller chez vous !
5/ Il sait où je vis.
Il va rĆ©duire mon espĆ©rance de vie sāil continue Ć ainsi malmener mon cÅur !
Toujours obĆ©issante, rapport Ć lāarme quāil tient posĆ©e sur ses genoux, je bifurque et pratique un exercice de respiration que mon application de mĆ©ditation Petit Bambou māa enseignĆ©e. Ća ne fonctionne pas des masses quand jāessaie de mĆ©diter le soir au calme dans mon lit, autant dire que cāest peine perdue Ć lāheure actuelle.
ā Lionel, je ne sais pas ce que vous pensez faire, mais je ne possĆØde rien de valeur. Je suis endettĆ©e sur dix-huit ans pour mon commerce et mon appartement, je galĆØre Ć me verser un salaire chaque mois etā¦
ā Silence, je rĆ©flĆ©chis.
OK. Mon argent ne lāintĆ©resse pas, ce qui tombe bien puisque je nāen ai pas. Mais du coup⦠si ce nāest pas aprĆØs mon pognon quāil en aā¦
ā Jāai de lāherpĆØs gĆ©nital !
Le silence qui suit ma dĆ©claration est inquiĆ©tant. Est-ce quāil va abandonner son intention de me violer ? Car cāest bien de cela quāil sāagit, non ? Un type me braque au moment où jāarrive sur mon lieu de travail et māoblige Ć rouler sans but. Il cherche un bois où il pourra ensuite laisser mon corps ? Parce que si cāest le cas, nous nāallons pas du tout dans la bonne direction. Je le lui signale ou je fais comme si je nāavais pas parlĆ© dāune MST imaginaire pour me dĆ©barrasser de mon agresseur ?
ā Vous avez de lāherpĆØs gĆ©nital ? rĆ©pĆØte-t-il trĆØs calmement.
Cāest le moment dāĆŖtre intelligente, Charlotte, tu peux le faire. Car sāil est vraiment tordu, il y a des risques que cet aveu mensonger lāintĆ©resse. Oh, et puis zut !
ā Ćcoutez, le mieux est que je vous dĆ©pose ici et que nous oubliions toute cette histoire. Je ne porterai pas plainte et chacun retournera Ć sa petite vie.
ā Je confirme, vous ĆŖtes demeurĆ©e. Un mec monte dans votre caisse, avec un flingue Ć la main, et vous envisagez de ne pas porter plainte ?
ā Non, mais aprĆØs, moi, je peux ĆŖtre arrangeante si vous me laissez tranquille. Vous nāavez peut-ĆŖtre pas pris vos mĆ©dicaments, ce matin ?
Quāest-ce que je raconte ? Bon sang, je ne suis pas blonde mais jāaurais le rĆ“le dans nāimporte quel film dāhorreur. Je ne survivrais mĆŖme pas aux 3 minutes de gĆ©nĆ©rique de dĆ©but !
ā Je suis en train de vous sauver les miches, Charlie, alors arrĆŖtez de vous foutre de moi.
ā Vous māenlevez puis māappelez par mon surnom comme si nous Ć©tions amis ? Vous ĆŖtes un grand malade !
ā Cāest vous qui me lāavez proposĆ©.
ā Oui ! Avant que vous vous pointiez dans ma voiture en braquant une arme pour māobliger Ć dĆ©marrer !
ā Je nāai jamais braquĆ© mon flingue sur vous.
ā Bien sĆ»r que si !
ā Non, je le tiens posĆ© sur mes genoux depuis lāinstant où je suis montĆ©.
ā Je comprends, mais oui, bien sĆ»r, Ƨa fait toute la diffĆ©rence ! Ā« Mesdames et messieurs les jurĆ©s, je ne vois pas Ć quel moment la plaignante a pu croire que jāen voulais Ć sa vie, je ne lāai pas visĆ©e avec le canon de mon arme sur elle une seule fois. Cāest un malentendu. Ā»
Dans ma tĆŖte, jāentends le Ā« TA TA Ā» de New York, Police Judiciaire. Parce que je suis certainement en train de basculer dans la folie. Un client rĆ©gulier de la cupcakerie māenlĆØve et je me refais la musique dāune sĆ©rie dans laquelle 90 % du casting de chaque Ć©pisode finit dans un sac mortuaire.
ā Prenez lāautoroute, direction Nice.
LĆ , on va avoir un souci.
ā Vous ĆŖtes sĆ»r ? Parce que cette voiture nāest pas trĆØs rĆ©sistante au-delĆ de 80 km/h.
ā Roulez et bouclez-la ! Que je māentende penser.
Mes mains se crispent sur le volant, mais je lui obĆ©is. Partant du principe quāil nāest pas mentalement Ć©quilibrĆ©, jāapplique la doctrine Ā« ne jamais contrarier un fou Ā» et tĆ¢che de rationaliser. La bonne nouvelle est quāil est vraisemblablement possible de dialoguer avec lui. Pour le moment, il ne māa pas violentĆ©e et jāespĆØre que Ƨa va continuer comme Ƨa, car je nāai aucune rĆ©sistance Ć la douleur. Je suis une chochotte et je lāassume. Mais je vais garder cette donnĆ©e secrĆØte, ce serait idiot de lui fournir des munitions pour quāil sāen serve contre moi.
Il commence Ć faire chaud dans lāhabitacle, je nāai bien entendu pas la climatisation dans ma vieille bagnole qui date dāun autre siĆØcle. MĆŖme Ć lāallure où nous roulons une fois que je suis engagĆ©e sur lāA8, ouvrir les vitres est impensable : le toit serait fichu de sāenvoler Ć cause de lāappel dāair. Le silence est au moins aussi pesant que la tempĆ©rature de ce mois de juin Ć©touffant. NāĆ©tant pas douĆ©e pour me taire ā surtout quand je suis nerveuse, et je le suis de plus en plus ā, je me risque Ć lui parler aprĆØs presque dix minutes sans quāaucun de nous ne se soit exprimĆ©. Dans ces conditions, une Ć©ternitĆ©, en somme.
ā Vous allez me tuer ?
Je ne suis pas certaine dāavoir envie de connaĆ®tre la rĆ©ponse, mais jāimagine quāil y a des tas de choses que je pourrais dire pour lāen dissuader et jāaimerais avoir le temps de me prĆ©parer Ć le supplier dāĆ©pargner ma vie.
ā Je vous ai dit que jāĆ©tais en train de vous sauver les miches. Pourquoi je me fatiguerais Ć le faire si cāĆ©tait ensuite pour vous tuer ?
ā Non, mais jāessaie de comprendre, pardonnez-moi dāĆŖtre perturbĆ©e par la situation ! Ce nāest pas tous les matins quāun fou furieux māattend devant mon lieu de travail en me prenant pour un Uber ! Vous voulez un petit bonbon Ć la menthe, aussi ?
ā Respirez, Charlie.
Sa voix se veut apaisante, mais il a toujours une arme, il est toujours habillĆ© tout en noir comme sāil avait prĆ©vu un hold-up, et il a toujours lāintention de māagresser dāune maniĆØre ou dāune autre. Alors jāavoue, jāai du mal Ć calmer mon rythme cardiaque et Ć me rappeler que si je trĆ©passe suite au manque dāoxygĆØne, je nāaurai pas lāoccasion de lui dire Ć quel point jāaime la vie ! Bien sĆ»r, ĆŖtre Ć son compte dans une rĆ©gion où le prix du mĆØtre carrĆ© est indĆ©cent suscite des tracas.
Bien sĆ»r, il māarrive de douter de ma dĆ©cision dāavoir emmĆ©nagĆ© dans le coin pour y vendre mes cupcakes. Bien sĆ»r, mon cĆ©libat me pĆØse et je vois mon entourage se caser alors que je passe le plus clair de mon temps Ć maintenir mon petit commerce Ć flot. Mais franchement, Ć©tant sur le point de mourir, tout ce qui me semblait jusquāalors nĆ©gatif dans mon existence prend des allures de dĆ©fi. Faire fructifier mon entreprise māa lāair dāĆŖtre un objectif motivant. Implanter ma marque sur la CĆ“te dāAzur et devenir une rĆ©fĆ©rence en matiĆØre de pĆ¢tisserie est rĆ©alisable en y mettant du mien. DĆ©velopper mes relations sociales pour rencontrer des gens et potentiellement lāamour de ma vie ne māapparaĆ®t pas aussi contraignant, tout dāun coup.
ā Pourquoi vous faites Ƨa ? Jāai toujours Ć©tĆ© gentille avec vous. Je vous compte systĆ©matiquement un cupcake de moins sur la note !
ā Jāai remarquĆ© et je vous remercie de cette attention.
ā En māenlevant pour māassassiner et abandonner mon corps dans une forĆŖt isolĆ©e où un joggeur finira par me retrouver dāici quelques semaines dans un Ć©tat de dĆ©composition avancĆ©e ? Cāest Ƨa votre maniĆØre de me remercier ?
ā Mais enfin, dāoù sortez-vous toutes ces conneries ?
ā Hein ? Vous ĆŖtes sĆ©rieux, Lionel ?
ā Je ne suis pas un criminel, Charlotte, je suis flic et je ne māappelle pas Lionel !
Collection Follow Me - Tome 1
Il s'agit d'une réédition, l'histoire est la même, seul le texte a été amélioré.
La série Follow Me se compose de 3 tomes compagnons, c'est à dire que chaque tome peut se lire indépendamment des autres.
Pour une meilleure expƩrience de lecture, il est prƩfƩrable de les lire dans l'ordre, pour garder une totale surprise.
Follow Me : Seconde Chance (tome 1)
Follow Me : Nouvelle Chance (tome 2)
Follow Me : DerniĆØre Chance (tome 3)
Elle a encore mis le live dāAlice in Chains.
Je lāobserve Ć©couter. Je pourrais la regarder pendant des heures. Juste elle, la musique et moi.
Elle sourit, les yeux fermĆ©s. Ses cils trop maquillĆ©s reposent sur ses joues comme deux Ć©ventails miniatures. Elle me tient la main dont elle caresse lentement le dos au rythme de la chanson, et pose la tĆŖte sur mon Ć©paule quand les paroles de Nutshell dĆ©marrent. Je voudrais capturer cet instant, car cette perfection pourrait facilement māĆ©chapper. Si Ƨa devait arriver, je prĆ©lĆØverais ce moment pour le conserver en moi. Je lāaimerais Ć lāen userā¦
Chacune de ses respirations se calque sur un battement de mon cÅur. Ou cāest son souffle qui hypnotise mon cÅur ? Je regarde ses lĆØvres entrouvertes dāun lĆ©ger Ć©tirement qui les quitte rarement. DĆØs que je lāai vue sourire, ce jour-lĆ , jāai su.
Elle māattire Ć elle pour quāon sāallonge : ce rituel quāon partage depuis des mois me sort de mes pensĆ©es. Sa main glisse le long de ma jambe, elle effleure lāintĆ©rieur de ma cuisse et je lāembrasse en la faisant basculer sur le dos. Ma langue sāimmisce dans son sourire et caresse la sienne en suivant la musique, presque inconsciemment. Un frisson remonte ma colonne, comme chaque fois.
Plus que chaque fois. Avec la certitude que Ƨa y est, je ne peux pas ĆŖtre plus heureux. Au-dessus dāelle, en appui sur les avant-bras, je pose les mains sur ses joues. Pour la garder prĆØs de moi. Jāai trop peur que Ƨa sāarrĆŖte. Il nāest pas une parcelle de mon ĆŖtre qui ne soit en contact avec le sien. Elle ondule le bassin, sa faƧon de me recentrer quand elle croit que je māĆ©loigne. Je plonge les doigts dans ses cheveux Ć©talĆ©s sur lāoreiller avant de prendre du recul. Jāai besoin de la regarder. Jāai toujours besoin de la regarder.
Jāaime la voir dans mon lit.
Jāaime quāelle fasse partie de mon univers.
Je repousse une boucle auburn de son front. Elle ouvre ses grands yeux verts et me sourit tout en dĆ©boutonnant mon jean. Sa main māentoure me faisant soupirer contre ses lĆØvres. Je dĆ©pose des baisers sur sa tempe, sa joue, le coin de sa bouche⦠Lorsquāelle resserre ses doigts sur moi, jāappuie le front contre son Ć©paule, en fermant les paupiĆØres pour mieux savourer les sensations quāelle me procure.
Elle sāĆ©carte, me dĆ©clenchant un manque irrationnel, se faufile hors du lit et fouille dans son sac de cours. Je lāattends allongĆ© sur le dos, plus amoureux que tout Ć lāheure, cause perdue. Elle revient et dĆ©pose quelque chose dans ma main. Je regarde, Ć la fois Ć©tonnĆ© et rassurĆ©.
ā Tāes sĆ»re ?
Elle hoche la tĆŖte en souriant. Je lāattire plus prĆØs et lāembrasse. On se dĆ©shabille sans un mot, la musique continue de dĆ©verser ses notes dans ma chambre pendant que je prends mon temps.
Elle est mince, fragile, tellement fine quāelle nāa pas besoin dāenfermer ses seins dans un soutien-gorge. Je sais quāelle nāen porte jamais, mais je suis systĆ©matiquement surpris. Jāeffleure lentement sa poitrine, je veux que ce soit parfait pour elle. Je la caresse de mes doigts, mes lĆØvres, ma langue, mon souffle⦠Je me drogue de sa peau douce.
Je lāaime tellement que Ƨa me fout parfois la trouille.
No Excuses dĆ©marre au moment où elle dĆ©roule maladroitement le prĆ©servatif avec des gestes hĆ©sitants. Lāimperfection de ses mouvements intensifie ma certitude dāĆŖtre prĆ©cisĆ©ment où je le dois. Elle me fixe, me sourit encore, et je prends lentement sa virginitĆ©. TrĆØs lentement. Jāen apprĆ©cie chaque seconde tout en māappliquant Ć effacer la lĆ©gĆØre crispation sur son visage. Jāattends son soupir, celui qui me confirmera quāelle est en confiance. Je ne prends pas, elle nāoffre pas⦠on partage.
Elle gƩmit. De plaisir, enfin.
Elle place ses mains sur ma nuque et me ramĆØne Ć elle. Elle māembrasse et je jouis trop vite, trop fort, puis elle me serre dans ses bras.
Je saisis cet instant pour le ranger avec tous ces fragments dāelle et de nous qui donnent un sens Ć ma vie.
Sans elle, il me manque un bout de moiā¦
ā Lise ! Voldemort māa dit que tu avais dĆ» partir en urgence !
Je glisse les écouteurs dans mes oreilles afin de pouvoir discuter avec Loïc tout en travaillant. Oui, je suis une femme polyvalente.
ā Je suis dĆ©jĆ chez Annabelle. Elle a fait une mauvaise chute et sāest cassĆ© le col du fĆ©mur. Je vais lāaider Ć sāinstaller, prendre ses marques, tout Ƨa.
ā Oh, non⦠Tu lāembrasses de ma part, OK ?
ā Bien sĆ»r.
ā Et Ƨa va, toi ?
ā Je gĆØre, ne tāen fais pas, je le rassure en levant les yeux au ciel.
ā Non, je veux dire⦠Tu vas sĆ»rement le croiser.
ā Je prĆ©fĆØre ne pas y penser.
Presque une dĆ©cennie hors de sa vie, et je suis Ć quelques pas de peut-ĆŖtre le revoir. Quelles sont les probabilitĆ©s de se croiser ? Compte tenu du fait que ses parents vivent sur le mĆŖme palier quāAnnabelle, elles sont plutĆ“t Ć©levĆ©es. Je nāai jamais Ć©tĆ© trĆØs douĆ©e en mathĆ©matiques, mais mĆŖme moi je comprends que les statistiques ne jouent pas en ma faveur.
Lorsque jāai su que je devais retrouver mon amie, ma grand-mĆØre de substitution, jāai immĆ©diatement pensĆ© Ć Ange.
Jāai lāimpression de revenir sur les lieux du crime⦠Ća ferait un scĆ©nario digne des tĆ©lĆ©films de lāaprĆØs-midi : elle quitte son petit ami follement amoureux dāelle, part Ć des centaines de kilomĆØtres, rĆ©alise quāelle lāaime toujours, passe Ć cĆ“tĆ© de sa vie et revient dix ans plus tard, pas pour lui, mais est toujours amoureuse. RĆ©sumer ma vie en une phrase est douloureux, mais tellement conforme Ć la rĆ©alitĆ© que je pourrais sĆ»rement Ć©crire un mauvais guide, Ć dĆ©faut de faire fortune Ć la tĆ©lĆ©. Comment piĆ©tiner son propre cÅur pour les nuls. On est bien contents que je ne me sois pas lancĆ©e dans une carriĆØre marketing !
ā Tu parles de lui tous les jours depuis quāon se connaĆ®t, et lĆ , tu vas rĆ©ussir Ć ne pas y penser ?
Jāignore le sarcasme de LoĆÆc. Il est en train dāanĆ©antir mon plan pourtant parfait qui consistait Ć faire lāautruche, alors je le contre avec une dĆ©termination totalement feinte :
ā Il ne vit plus chez ses parents, il y a donc peu de risques quāon se voit.
ā Oui, mais si Ƨa arrive, tu māappelles immĆ©diatement !
ā Pourquoi ?
ā Je peux gĆ©rer tes crises de panique Ć distance, rĆ©plique-t-il comme si jāĆ©tais demeurĆ©e.
ā TrĆØs drĆ“le.
ā Tu as besoin que je reprenne un de tes articles ? Quelque chose ? Dis-moi ce que je peux faire.
ā Non, merci, Ƨa ira, je suis en tĆ©lĆ©travail.
Ma phrase Ć peine terminĆ©e, jāentends Annabelle appeler.
ā Je dois te laisser ! Sois sage, je te fais signe demain.
Je raccroche et sauvegarde mon travail avant dāaller retrouver ma plus vieille amie. Vieille parce quāon se connaĆ®t depuis toujours, ou presque. Et puis bon, vieille aussi, car elle accuse 83 printemps. Jāessaie de ne pas montrer mon inquiĆ©tude de la voir toute frĆŖle dans ce grand lit mĆ©dicalisĆ© au milieu de sa chambre si Ć©lĆ©gante.
ā Ah, Mademoiselle, pourriez-vous tourner le verrou, sāil vous plaĆ®t ? Mon amie va me rendre visite et jāai peur quāelle ne puisse pas entrer, elle ne possĆØde que la clef du bas, vous comprenez.
ā Quelle amie ?
ā Lise, elle revient dans le Sud exprĆØs pour moi, elle est adorable⦠Je ne sais pas ce que je ferais sans elle.
Il me faut quelques secondes pour rĆ©aliser quāAnnabelle ne plaisante pas et parle de moi, sans avoir conscience de ma prĆ©sence dans la piĆØce. Enfin si, elle sait que quelquāun est avec elle, sauf queā¦
ā Annabelle, je suis dĆ©jĆ lĆ , je murmure pour contrĆ“ler le tremblement de ma voix.
Ses yeux semblent faire le point, comme si elle Ć©tait partie dans ses pensĆ©es et quāelle revenait dans le prĆ©sent. Elle pose le regard partout, exceptĆ© sur moi, je māapproche pour la rassurer.
ā Tout va bien, je suis lĆ et lāinfirmier va bientĆ“t arriver.
ā Le verrouā¦
Elle bredouille en sāagitant. Je ne lāai jamais vue dans cet Ć©tat.
ā Je vais lāouvrir, rassure-toi.
ā Lise doit venir et⦠jeā¦
ā Je suis Lise, tu te souviens ? Je suis arrivĆ©e hier et on est rentrĆ©es tout Ć lāheure de lāhĆ“pital. Lāinfirmier va venir vĆ©rifier tes pansements, dāaccord ?
Elle hoche la tĆŖte, toujours confuse. Au moins autant que moi, mĆŖme si jāessaie dāavoir lāair confiante pour ne pas lāaffoler plus.
ā Il faut ouvrir le verrou, Lise pourrait repartir en pensant quāil nāy a personne, elle nāa pas la clef du hautā¦
ā Je māen occupe, ne tāinquiĆØte pas.
Je lui tapote la main et māĆ©chappe un instant de lāappartement, sur le palier. Je referme sans bruit pour quāelle ne māentende pas, puis māadosse au mur en appuyant un poing sur ma bouche. Je sens les larmes rouler sur mes joues avant que le premier sanglot se manifeste.
Elle ne māa pas reconnue.
Elle ne sait pas qui je suis.
Une boule dans la gorge māempĆŖche de respirer correctement. Je sais que je ne dois pas me laisser aller, mais elle ne māa pas reconnue ! On se frĆ©quente depuis mes 14 ans et elle nāa aucune idĆ©e de mon identitĆ© ! Je ferme les yeux pour retenir mes larmes plus facilement. Une grande respiration, et je me maĆ®trise Ć peu prĆØs. Quand jāestime ĆŖtre calmĆ©e, je me redresse et lāaperƧois.
Veuillez rendre l'Ć¢me
Un vampire, une goule et un humain.
Ća pourrait ĆŖtre le dĆ©but dāune blague de mauvais goĆ»t. Cāest surtout lāhistoire de ma vie et lāune des nombreuses missions dāune faucheuse. Pas de bol, cāest officiellement mon job. Et de maniĆØre plus globale, je suis damnĆ©e. LittĆ©ralement, ce nāest pas quāune faƧon de parler. Mon devoir implique donc Ć©galement de me prĆ©occuper de ce type dāimprĆ©vus.
Ć lāangle du centre commercial de Westlake, derriĆØre les chariots, deux raisons de ne pas passer mon chemin se partagent le corps sans vie dāun ĆŖtre plus tout Ć fait humain, pas encore devenu lāun des leurs. Ces crĆ©atures nāhĆ©sitent pas Ć sāallier pour ripailler, puis sāignorent cordialement le reste du temps. Si au moins elles sāentretuaient et nous mĆ¢chaient le travail⦠au lieu de mastiquer un pauvre type.
Ma dague bien en main, jāĆ©value mes options lorsque je sens une nouvelle prĆ©sence Ć mes cĆ“tĆ©s. Fantastique. Tout ce qui manquait Ć mon dĆ©but de soirĆ©e Ć©tait un ange. Je jette un rapide coup dāÅil dans sa direction et constate quāelle nāen a pas aprĆØs moi. Grande et Ć©lancĆ©e, ses cheveux noirs sont coupĆ©s court, au niveau de ses oreilles, et jāai la vague impression dāĆŖtre face Ć la version en chair et en os dāOlive, la femme de Popeye.
Le fait quāelle ne me manifeste pas dāhostilitĆ© est assez louche pour me pousser Ć māĆ©loigner de cette fille, tout en focalisant mon attention sur les deux crĆ©atures aux visages couverts de sang. Et de bouts de cervelle. Miam. Rien de tel pour terminer une journĆ©e de travail que de se frotter Ć des fluides et matiĆØres corporels.
Normalement, ce nāest pas mon boulot de botter le cul des dĆ©gĆ©nĆ©rĆ©s tels que les goules et autres vampires. Il y a des damnĆ©s dont cāest lāoccupation principale. Comme jāai une chance phĆ©nomĆ©nale et que je nāai pas encore atteint mon quota de catastrophes du jour, je suis tombĆ©e sur cette sympathique scĆØne en rejoignant la porte de lāEnfer. Quand on trĆ©buche sur une orgie pseudo-cannibale, il y a seulement deux faƧons de rĆ©agir : soit on se joint Ć la fĆŖte, soit on lāinterrompt. NāĆ©tant pas trĆØs penchĆ©e sur le sang, la chair humaine et la substance cĆ©rĆ©brale en guise de dĆ®ner, la dĆ©cision a rapidement Ć©tĆ© prise et jāen Ć©tais donc Ć dĆ©terminer qui des demeurĆ©s jāallais tuer en premier quand lāange sāest ajoutĆ©e Ć lāĆ©quation.
TroisiĆØme option, maintenant quāOlive est lĆ : je me tire ? Ou je lāaide ? Ć en juger par les picotements dans mes muscles, mon corps rĆ©clame cette dose dāadrĆ©naline. OK, je reste.
Je fais craquer les os de mes doigts, plus pour attirer lāattention de mes adversaires que par nĆ©cessitĆ©. Parfait : la goule lĆ¢che son steak et avance vers moi. Son air ahuri māindique quāelle pense trĆØs fort Ā« viande fraĆ®che Ā». Je raffermis la prise de lāarme dans mon poing sans quāelle ne se prĆ©occupe de ce dĆ©tail. Cāest lāavantage avec les abominations dont lāunique objectif est de manger : Ć leurs yeux, je suis un gros hamburger, ce qui me garantit toujours lāeffet de surprise. Le vĆ©ritable danger dans ces situations est liĆ© au nombre dāadversaires quāon doit affronter Ć la fois. Et au fait quāune faucheuse aussi expĆ©rimentĆ©e que moi peut ĆŖtre blessĆ©e. En particulier sur Terre. Jāentends la voix de mon mentor qui me dirait : Ā« Tu aurais dĆ» tāĆ©clipser et laisser lāange gĆ©rer le problĆØme, Eliza. Ā» Sauf que je ne suis pas du genre Ć tourner le dos Ć mes responsabilitĆ©s. Peu importe si, finalement, jāaurais Ć©tĆ© dans mon droit de me barrer : que nous venions du Paradis ou de lāEnfer, maintenir lāĆ©quilibre est notre prioritĆ©. Ces bestioles le menacent. En plus, jāaime trop me battre pour refuser cet exercice imprĆ©vu.
Lorsque la goule fonce sur moi, je pivote de profil, tends le bras gauche qui sāĆ©crase sur sa gorge et en profite pour planter la lame de mon arme prĆ©fĆ©rĆ©e dans lāÅil de ma victime.
Elle recule sous les diffĆ©rents chocs simultanĆ©s, me donnant lāopportunitĆ© de saisir la hache de guerre Ć ma ceinture puis de la dĆ©capiter. Il me faut seulement trois coups, dont chaque impact vibre jusque dans mon Ć©paule, pour atteindre mon objectif. Je maĆ®trise parfaitement ce geste qui est enseignĆ© Ć tous les damnĆ©s ; le rĆ©sultat est aussi propre que possible, considĆ©rant le contexte. Disons que si la chair naturellement en dĆ©composition de cette espĆØce me facilite le travail, Ƨa nāempĆŖche pas les dommages collatĆ©raux. Ć savoir les Ć©claboussures aux sons glamours se superposant Ć ceux de la lame tranchant lāĆ©piderme. Je me retourne Ć temps pour dĆ©couvrir lāange en train dāachever de la mĆŖme faƧon lāhumain contaminĆ©. Oui, cette technique fait aussi partie de lāentraĆ®nement des ĆŖtres cĆ©lestes. Nous avons quelques points communs, peu nombreux, Lucifer soit louĆ©.
DĆ©cidĆ©e Ć lui laisser la tĆ¢che de brĆ»ler les restes afin dāĆ©liminer toute possibilitĆ© de rĆ©gĆ©nĆ©ration āainsi que dāĆ©pidĆ©mieā, je reprends mon chemin au moment où le vampire plonge les crocs dans lāĆ©paule de la guerriĆØre. Il parvient Ć lāentourer de ses bras et Ć la maintenir contre lui, malgrĆ© les mouvements frĆ©nĆ©tiques de celle-ci. Un soupir plus tard, je me rĆ©signe Ć faire demi-tour et envoie une Ć©toile shuriken sur la sangsue.
Je nāai aucune illusion sur lāeffet que cette attaque aura : le but est de crĆ©er une diversion, pas de la blesser. Encore une fois, lāabsence dāintelligence de cette race joue en ma faveur et elle lĆ¢che Olive pour sāintĆ©resser Ć moi.
Viens par ici, Edwardā¦
Le manche de ma hache fermement enserrĆ© au creux de la paume, jāancre mes Rangers dans le sol et attends que le vampire soit assez prĆØs pour lancer le bras en avant tout en effectuant un tour sur moi-mĆŖme. Spectaculaire et efficace, en toute modestie, mon attaque fait mouche et sa tĆŖte se dĆ©tache presque totalement du buste. Jāajoute un coup de pied sautĆ© avant quāil ne tombe et termine ainsi la dĆ©capitation.
Pendant que jāĆ©poussette une phalange Ć©garĆ©e de mon pantalon de treillis noir, je discerne les passants qui marchent non loin de nous. Ils sāĆ©loignent instinctivement du carnage sans avoir la moindre idĆ©e de notre prĆ©sence et de ce qui vient de se produire en plein centre-ville de San Francisco. Cāest lāavantage dāĆŖtre invisibles Ć leurs yeux. Je me redresse et avise la scĆØne. Ayant accompli bien plus que mon devoir, jāessuie les lames de mes armes sur les vĆŖtements des corps sans tĆŖte. Je lance Ć lāange sans lui accorder un regard :
ā BrĆ»le-les.
Je repars enfin, dĆ©terminĆ©e Ć effectuer ma livraison dāĆ¢mes Ć Lucifer pour māoctroyer ensuite quelques heures de repos. Chez moi māattend une baignoire qui ne demande quāĆ ĆŖtre remplie et māaccueillir jusquāĆ ce que mes muscles se dĆ©tendent.
Je rĆ©cupĆØre ma moto exactement où je lāai laissĆ©e, les clefs sur le contact. Comme pour tout ce qui concerne les damnĆ©s sur Terre, personne ne voit mon Aprilia RSV4 Factory. BenoĆ®t, le nĆ©cromancien que jāembauche en cas de besoin, a lĆ¢chĆ© quelques sorts. Ća māĆ©vite de prĆŖter attention où me garer et de māencombrer du trousseau : aucun damnĆ© ne me la volerait, aucun cĆ©leste nāoserait y toucher, aucun humain nāa conscience de son existence. Jāenfourche ma sportive noire et mets mon casque. Je ne peux pas mourir dāun accident, me blesser nāest toutefois pas exclus, et salement. Inutile de tenter le diable. Ah ! Je suis hilarante. Je dĆ©marre la machine et la sensation de vitesse est dĆ©jĆ lĆ avant que je ne bouge. Tout est toujours dans lāanticipation. Un mouvement souple du poignet droit, et me voilĆ Ć slalomer parmi les voitures afin de rejoindre Castro Street. Je me gare devant la faƧade arborant le drapeau LGBT arc-en-ciel. Pour les passant, cāest une fresque colorĆ©e comme on en voit partout dans ce quartier.
Pour les damnĆ©s, cāest ici que Lucifer a situĆ© le passage entre San Francisco et lāEnfer. Mon roi aime les symboles et milite pour la libertĆ© sexuelle quāil pratique assidĆ»ment.
Jāaurais pu māy transposer, jāadore cependant les sensations que me procurent mes trajets sur deux roues. Encore un dĆ©tail qui me diffĆ©rencie de mes semblables pas si semblables. Ils optent tous, dĆØs que possible, pour le mode de transport visant Ć transposer son ĆŖtre dāun lieu Ć lāautre, en pensant simplement Ć lāendroit où on souhaite se rendre. Moi, jāapprĆ©cie les plaisirs basiques comme la vitesse et le danger maĆ®trisĆ©s.
Je franchis la porte sans incident (Ƨa nous change) et dĆ©couvre William qui māaccueille de lāautre cĆ“tĆ©. Mon ami et mentor, fidĆØle au rendez-vous, sans surprise. Je connais la raison de sa prĆ©sence. Il a senti que jāarrivais et, comme rĆ©guliĆØrement depuis que je ne vis plus en Enfer, il est lĆ pour me convaincre de changer dāavis. Ća fait des mois que jāai Ć©lu rĆ©sidence sur Terre, il est tenace. Presque autant que moi.
ā Si tu te dĆ©cidais Ć revenir vivre iciā¦
ā Bonjour Ć toi aussi, Will.
Je ne māarrĆŖte pas, connaissant le couplet quāil va me servir. Nous savons tous les deux que cāest peine perdue. Car en Enfer, il est de bon ton de sāadonner aux sept pĆ©chĆ©s capitaux, ainsi quāĆ tous les autres, mineurs. Ne pas suivre cette tendance est une hĆ©rĆ©sie, une insulte aux princes les reprĆ©sentant. Or, je ne trouve aucun attrait Ć ces pratiques.
Rien ne māoblige Ć demeurer sur Terre. LāEnfer māoffrirait dāailleurs un confort de vie incomparable et nāimporte qui nāhĆ©siterait pas un instant. Entre la Terre et ses inconvĆ©nients face Ć lāEnfer et son luxe, le choix est Ć©vident. Pour tous les autres. Pour moi, il est contre-nature : cāest bien lĆ le problĆØme et la raison du harcĆØlement que je subis quotidiennement de la part de mon mentor.
En vivant parmi les miens, les damnĆ©s de plus bas niveau seraient Ć mon service et je rĆ©cupĆ©rerais mon Ć©nergie en deux fois moins de temps. Je serais Ć©galement plus au centre de lāattention et donnerais le bĆ¢ton pour me faire battre. Si William se fiche de mes habitudes, elles nāont pas Ć©chappĆ© aux ennemis que je suis parvenue Ć me faire, malgrĆ© moi, au fil des ans. Trois siĆØcles et demi aprĆØs, il est difficile de constamment dissimuler son mode de vie. Aujourdāhui, jāai perdu lāespoir de passer inaperƧue. En revanche, je ne souhaite pas pour autant devenir la cible des extrĆ©mistes.
Cāest une perte de temps de se dĆ©fendre et dāesquiver leurs manigances. Jāaspire Ć une tranquillitĆ© que lāEnfer ne peut plus māoffrir en tant que foyer.
Je ne suis pas naĆÆve : si jāĆ©tais moins douĆ©e dans les missions qui me sont assignĆ©es, aucune dolĆ©ance nāaurait Ć©tĆ© entendue suite aux plaintes de ce Ku Klux Klan version infernale. On change le cadre, on garde les imbĆ©ciles : sur Terre ou ici, il ne fait pas bon ĆŖtre diffĆ©rent. Ce qui me sauve la mise et me privilĆ©gie sur le choix de mon lieu de vie est que je suis lāune des meilleures faucheuses et une combattante encore plus prĆ©cieuse.
Le compromis que Lucifer māa proposĆ© en contrarie plus dāun. Les termes stipulent que je peux vivre sur Terre en effectuant mon travail avec autant dāexcellence que jāen suis capable. Et surtout : ne pas faire de vagues. En ces temps de pĆ©nurie dāĆ¢mes, se passer dāun Ć©lĆ©ment efficace tel que moi serait stupide. Le roi de lāEnfer a beaucoup de dĆ©fauts quāil cultive avec attention, la bĆŖtise nāen fait toutefois pas partie. Je bĆ©nĆ©ficie dāun traitement de faveur qui a pour but de maintenir la moyenne de rĆ©colte dāĆ¢mes au maximum. Tant que je suis au top, Lucifer ne reviendra pas sur cet arrangement. Toujours est-il que son intĆ©rĆŖt pour ma petite personne jette de lāhuile sur le feu de ma rĆ©putation parmi les damnĆ©s.
Je nāirais pas jusquāĆ prĆ©tendre que je suis sa chouchou, mais sa protĆ©gĆ©e, oui. Il ne māa jamais dit pourquoi il veillait sur moi, jāai pourtant rapidement compris que mes qualitĆ©s de faucheuse en Ć©taient la raison.
Si je suis bien plus tranquille sur Terre, William dĆ©plore cependant la distance que mon nouveau domicile instaure entre nous. Je ne lui ai pas demandĆ© de me suivre, Ƨa aurait Ć©tĆ© une insulte. Il mĆ©rite de rester parmi lāĆ©lite, il est plus expĆ©rimentĆ© que moi et vit selon les sept pĆ©chĆ©s. Si la solitude māa dāabord pesĆ© dans lāappartement que jāoccupe Ć prĆ©sent, je la chĆ©ris autant que les instants partagĆ©s avec mon mentor, rares, mais significatifs.
ā Tu pues lāange.
Bien sĆ»r, quand il māabreuve de mots tendres, je suis un peu moins fan de sa compagnie. Will me suit jusquāau palais dont lāarchitecture copie le chĆ¢teau de Versailles. Le roi ne fait rien Ć moitiĆ© et remodĆØle sa demeure selon ses humeurs. En ce moment, il a une prĆ©fĆ©rence pour lāemblĆ©matique palais des souverains de France. Oui, il est mĆ©galo et le vit bien. Le soleil couchant confĆØre au paysage une ambiance noble et poĆ©tique en totale inadĆ©quation avec ce qui se dĆ©roule derriĆØre les nombreuses fenĆŖtres des faƧades. La mĆ©galomanie sāaccompagne rarement de raffinement.
Jāentre sans rĆ©pondre Ć Will. Il ne fait pas dāautre commentaire et attend que je livre les Ć¢mes rĆ©coltĆ©es durant ces derniĆØres vingt-quatre heures. Ce que je fais sans rĆ©flĆ©chir, les gestes rĆ©pĆ©tĆ©s depuis des siĆØcles sont devenus automatiques. Je rĆ©cupĆØre mon planning auprĆØs du secrĆ©taire psychorigide de Lucifer qui relĆØve Ć peine la tĆŖte en me tendant la feuille où figurent les heures et lieux de rĆ©coltes. Je fais encore partie de lāĆ©quipe de jour, pour lāinstant.
Une fois que je me suis acquittĆ©e de ce qui Ć©quivaut Ć pointer aprĆØs une journĆ©e de travail, je ressors : William est toujours lĆ . Il me raccompagne en silence. Je lāapprĆ©cie trop pour le quitter ce soir sans avoir un mot agrĆ©able envers lui, aussi je māimmobilise et attends quāil sāaperƧoive de mon arrĆŖt.
Les rues de lāEnfer sāaccordent avec le palais, on ne peut pas reprocher Ć Lucifer son manque de goĆ»t pour le dĆ©corum. Tout est immaculĆ©, les fontaines procurent aux damnĆ©s une bande-son cristalline et, si je ne connaissais pas les lieux, je croirais ĆŖtre⦠Non, pas au Paradis. Je ne blasphĆ©merai pas ici, y compris en pensĆ©es. Disons simplement que lāhabit ne fait pas le moine. Merde, jāai blasphĆ©mĆ© malgrĆ© tout ! Une chance que ce soit juste mentalement.
ā Tu me manques aussi, Will, je murmure quand il se poste face Ć moi, les bras croisĆ©s.
ā Je nāai pas dit que⦠tu me gonfles, Eliza.
Un sourire Ć©tire mes lĆØvres. En rĆ©agissant ainsi, je prends le risque de le vexer et de dĆ©marrer une guerre du silence quāaucun de nous ne sera enclin Ć rompre. Il nāaime pas parler de ce quāil ressent, Ć©galement me concernant. Nous disputer Ć©tait un rituel de notre vie commune auquel jāĆ©tais habituĆ©e. Aujourdāhui, je prĆ©fĆØre profiter de ces instants auprĆØs de lui autrement quāen nous provoquant mutuellement.
ā Jāaimais ĆŖtre ta coloc, mais ce nāĆ©tait vraiment plus possible. Et tu le sais.
ā Non, je ne le sais pas.
Mon mentor, comme tous les faucheurs, a 27 ans pour lāĆ©ternitĆ©. En apparence. En rĆ©alitĆ©, il ne māa jamais donnĆ© son Ć¢ge. Pour avoir entendu BĆ©lial en parler un jour, je sais quāil est proche du millĆ©naire. Ć le voir, en revanche, on penserait quāil a 5 ans et fait un caprice. Il nāa pourtant rien dāun gamin, bien sĆ»r. Grand, mince et Ć©lancĆ©, ses cheveux bruns sont coupĆ©s court et encadrent un visage dĆ©licat aux traits aristocratiques. En temps normal, il affiche une expression impassible et est connu pour son self-control. Avec moi, ses sourcils sont souvent froncĆ©s, ses lĆØvres fines pincĆ©es et ses yeux noisette virent au noir.
Jāaimerais dire quāil sāagit dāun de mes super pouvoirs, je ne fais cependant rien pour obtenir cette rĆ©action de sa part. Ce doit ĆŖtre un don, du coup.
Il māa formĆ©e Ć mon arrivĆ©e en Enfer et a pris dans ma vie la place que mon pĆØre nāa jamais occupĆ©e durant mon existence humaine. Notre relation est dāailleurs une des raisons principales Ć ma mise Ć lāindex : nous sommes liĆ©s par lāaffection quāun parent porte Ć son enfant et nāavons pas couchĆ© ensemble. Au grand dĆ©sespoir des dĆ©fenseurs du pĆ©chĆ© de luxure qui sont sĆ»rement les plus virulents parmi mes dĆ©tracteurs.
Les damnĆ©s ont conservĆ© ce trait de leur humanitĆ© qui consiste Ć craindre ce quāon ne comprend pas. Pour eux, je suis une Ć©nigme et je perturbe donc lāordre Ć©tabli ici-bas. Jāai du mal Ć leur en vouloir ; je ne saisis pas non plus ce dĆ©calage avec eux. MĆŖme si je suis toujours lāune des leurs, mĆŖme si jāaccomplis des missions similaires aux leurs, mĆŖme sāils sont contraints de me croiser⦠chacun trouve son compte Ć mon absence. Sāils ne sont pas tĆ©moins des prĆ©fĆ©rences de Lucifer envers moi, Ƨa me donne des points bonus de tranquillitĆ©.
ā Tu es le bienvenu, nāimporte quand. Mais je ne peux pas revenir.
William crispe les mĆ¢choires et son air contrariĆ© sāaccentue. Il sāapproche et me demande, sans desserrer les dents :
ā Tu as tout ce quāil te faut ?
ā Oui, et si jāai besoin de quelque chose, tu seras le premier informĆ©.
Il hoche la tĆŖte et sāĆ©loigne dāun pas avant de me tourner le dos et de repartir vers le palais. Il sāy est installĆ© aprĆØs mon dĆ©mĆ©nagement, me confortant dans mon choix. Il y est Ć sa place, jāĆ©tais un frein pour lui, ici.
Je traverse le portail dans lāautre sens et me retrouve Ć nouveau Ć San Francisco.
NāĆ©tant plus rĆ©sidente permanente de lāEnfer, cette ville est devenue ma zone de travail. Il y a assez Ć faire et cāest plus logique que passer mon temps Ć parcourir le globe. Il me faut rouler dix minutes pour arriver sur Diamond Street. Le cafĆ© Linestrider au-dessus duquel je vis est animĆ©. Si jāaime lāatmosphĆØre de ce quartier, jāapprĆ©cie encore plus la sĆ©rĆ©nitĆ© que mon appartement māoffre. Je gare ma RSV4 sur ma place de parking toujours libre : lāavantage dāembaucher un nĆ©cromancien. Je nāai aucune idĆ©e du type dāincantation utilisĆ©e pour que les humains nāaient pas conscience de cet emplacement ni de lāexistence de mon appartement. Ća semble efficace et me permet dāavoir un lieu sĆ»r où je me sens dĆ©connectĆ©e de tout le reste. Cāest pourquoi je suis immĆ©diatement sur mes gardes quand je pose le pied sur la premiĆØre marche menant Ć lāĆ©tage.
Il y a un ange sur mon palier.
ā Tu lāas tuĆ©e.
Il cligne des yeux. La musique diffusĆ©e dans les haut-parleurs est forte, peut-ĆŖtre ne māa-t-il pas entendue par-dessus la chanson, alors je reprends, en Ć©levant la voix :
ā Elle est morte Ć cause de toi !
La rentrĆ©e a eu lieu la semaine derniĆØre et jāai enfin la version dĆ©finitive de mon emploi du temps dans les mains. Jāavance dans le couloir jusquāĆ la salle de cours tout en le relisant et peste :
ā Cāest encore Robert qui sāest chargĆ© des planningsā¦
ā Robert ?
Je sursaute et me retourne. Je pensais ĆŖtre seule devant la porte de la classe et je me parlais Ć moi-mĆŖme, comme souvent. Sauf que dāhabitude, je suis vraiment seule. En tout cas je crois lāĆŖtre. Je ne sais pas qui est lāĆ©lĆØve qui māa surprise Ć rĆ¢ler, et mĆŖme sāil Ć©tait dans ma classe, je ne serais pas capable de lāidentifier. Je ne connais encore personne, ici, mais je suis presque sĆ»re que nous nāavons aucun cours en commun. Comme il me fixe en ayant lāair dāattendre une rĆ©ponse, je finis par lui dire :
ā Oui, Robert.
ā Celui qui fait les emplois du temps sāappelle Robert ?
ā Aucune idĆ©e.
ā Mais tu viens de parler dāun certain Robert, non ?
ā Il faut bien que le responsable de Ƨa, je rĆ©plique en agitant ma feuille, ait un nom. Cāest beaucoup plus facile de sāĆ©nerver contre quelquāun dont on connaĆ®t le prĆ©nom. Sinon, Ƨa donnerait Ā« Cāest encore monsieur X qui sāest chargĆ© des plannings Ā» et reconnais que Ƨa a tout de suite moins de cachet.
ā Cāest sĆ»r, mais pourquoi Ā« Robert Ā» ?
Pourquoi est-ce que je continue de māexprimer, surtout ? Il me fixe sans ciller, trĆØs sĆ©rieusement. Je me retiens de grimacer et reprends en abaissant les Ć©paules :
ā Tu tāappelles Robert, cāest Ƨa ?
ā Oui.
Quelles Ć©taient les probabilitĆ©s pour que la seule personne qui māentende soit un Robert ? Qui porte encore ce prĆ©nom, de nos jours, en plus ? Celui qui est en face de moi nāa pas du tout une tĆŖte Ć sāappeler Robert. Simon, peut-ĆŖtre. Ou Benjamin, Ć la rigueur. Mais Robert, non. Je nāimagine pas du tout un Robert avec des cheveux bouclĆ©s, bruns, et jusquāaux Ć©paules. Ni avec des lĆØvres charnues comme les siennes, Ƨa ne colle pas. Robert nāaurait pas de grands yeux bruns et ce visage dāange.
ā Peut-ĆŖtre quāon devrait te rebaptiser, je lĆ¢che sans rĆ©flĆ©chir.
ā CarrĆ©ment ?
ā Oui, ce serait mieux pour toi. Robert est Ć lāorigine de toutes les idĆ©es les plus pourries, cāest trop dur Ć porter.
ā Comme celle de la rĆ©partition de nos heures de cours ?
ā Oui. Ou les ouvertures faciles.
ā Je vois.
Le petit sourire en coin quāil affiche māencourage Ć continuer.
ā Les horaires de la Poste, aussi, cāest un coup de Robert, je poursuis alors quāune petite voix dans ma tĆŖte me conseille de la boucler.
ā Les chaussettes dans les sandales, cāest lui aussi ?
ā SĆ»rement, je ne vois pas qui dāautre.
Il croise les bras et lĆØve un sourcil. Il me dĆ©passe dāune quinzaine de centimĆØtres, environ. Ć peu prĆØs, je nāai jamais eu le compas dans lāÅil, mais il est plus grand que moi.
ā Du coup, on pourrait tāappeler autrement, parce que cāest dur Ć porter comme hĆ©ritage, Robert.
ā Cāest sĆ»r..
ā Rassure-moi, dis-moi que tu te fous de moi et que tu ne tāappelles pas Robert.
ā Je māappelle Samuel.
Jāen Ć©tais sĆ»re ! Non, je lāignorais, mais je lāespĆ©rais. Parce que Ƨa aurait Ć©tĆ© vraiment nul comme premier contact avec un Ć©lĆØve de mon nouveau lycĆ©e si jāavais dĆ©marrĆ© en insultant son nom.
ā Cāest moche Ƨa, Samuel, trĆØs moche !
ā Tu es en train de me dire que mon prĆ©nom est moche ?
ā Non ! Mais me faire croire que tu tāappelles Robert, Ƨa, cāest moche.
ā Avoue que cāĆ©tait assez tentant.
ā Jamais. Jāai pour principe de ne jamais rien admettre.
Il sourit plus franchement. Je regarde machinalement autour de nous, il nāy a personne. Cāest plutĆ“t logique puisque les Ć©lĆØves sont soit en classe soit rentrĆ©s chez eux. Seuls les latinistes dans mon cas ont deux heures de permanence au beau milieu de lāaprĆØs-midi. Et Samuel, visiblement.
Jāen profite pour lāobserver Ć nouveau, puisquāil en fait autant de son cĆ“tĆ©. Son menton est fin et jāy distingue une petite fossette au milieu. Je prĆŖte toujours attention Ć ce genre de dĆ©tails, surtout que jāai lu quelque part que cāest gĆ©nĆ©tique. Depuis, Ƨa māintrigue. Jāimagine que son pĆØre ou sa mĆØre a la mĆŖme. Je descends le regard un peu plus bas et dĆ©couvre un t-shirt sur lequel on peut voir un T-Rex qui ne parvient pas Ć tenir le guidon du minuscule vĆ©lo sur lequel il est assis. Comme pour me permettre de mieux voir ce qui est inscrit sous lāillustration, il dĆ©croise les bras et je lis : Ā« No, you canāt. Ā» Je ris franchement et reporte mon attention sur son visage. Il ne sāest Ć©coulĆ© que quelques secondes, mais ce sont des secondes embarrassantes car ni lui ni moi ne parlons. Il faut que je trouve quelque chose Ć dire puisquāil nāa pas lāintention de continuer son chemin. Ce qui māarrangerait, bien sĆ»r. Parce que je sens que si je parle, je vais encore dire nāimporte quoi et quāil se moquera de moi.
Alors je le détaille un peu plus, je ne suis pas à ça près, et je remarque son jean ajusté. Très ajusté. Voilà un sujet de conversation :
ā Si tu veux des enfants un jour, tu devrais faire attention aux fringues trop moulantes.
Je remonte les yeux dāun coup. Non seulement je le mate, mais en plus je lui parle de sa fertilitĆ© comme si nous Ć©tions intimes. Je savais que jāaurais mieux fait dāattendre quāil prenne la parole. Il aurait fini par craquer. Pourtant, si jāen juge par son air dĆ©tendu et satisfait, quelque chose me dit que je lāamuse. Il garde toujours le silence sans cesser de me dĆ©visager, Ƨa commence Ć devenir un peu bizarre. Je replace machinalement une pince dans mes cheveux et dĆ©tourne les yeux en murmurant :
ā Je viens de te mater.
Verbaliser mes pensĆ©es māaide Ć apaiser ma conscience. Mais le bĆ©nĆ©fice ne va pas beaucoup plus loin, alors nāayant aucun instinct de prĆ©servation, je continue :
ā Je devrais te prĆ©senter des excuses pour tāavoir objectifiĆ©.
ā Tu devrais, oui.
Enfin il sāexprime au lieu de me laisser māenliser dans mon embarras. Je rĆ©plique aussitĆ“t :
ā Mais je crois que tu as aimĆ© Ƨa.
ā Je nāoserais pas.
ā Tu te moques encore de moi.
ā Cāest possible. Samuel Marquez, ajoute-t-il en me tendant la main.
ā Je sais, tu viens de me le dire, je lui rappelle.
ā Oui, et donc, cāest ton tour.
ā Mon tour de quoi ?
ā Ćte-moi dāun doute : cāest juste moi ou cette conversation est surrĆ©aliste ?
ā Au dĆ©part, je me parlais Ć moi-mĆŖme. Si tu tāincrustes dans un monologue, ne tāĆ©tonne pas que Ƨa tāĆ©chappe.
ā Ceci explique cela ?
ā Tu attends le cours de latin ? je lui demande enfin.
ā Non, jāallais au distributeur quand je tāai entendue marmonner. Si tu lĆ¢ches ma main, on peut sāy rendre ensemble et je tāoffre un cafĆ©.
Je desserre subitement les doigts, nāayant pas rĆ©alisĆ© que je le retenais en otage.
ā Le cafĆ©, cāest pour te faire pardonner ? je lāinterroge pour changer de sujet.
ā Me faire pardonner de quoi ?
ā Exactement.
Il secoue la tĆŖte en souriant et murmure :
ā SurrĆ©aliste⦠Alors ?
ā Je ne bois pas de cafĆ©.
ā Chocolat ?
ā Il fait encore trop chaud. Le meilleur moment pour boire une tasse de chocolat, cāest quand lāautomne arrive. Aux premiĆØres pluies, tu te blottis sous un plaid avec un livre et un mug de chocolat.
Il continue de me scruter en silence.
ā Je parle trop, cāest Ƨa ?
ā Un peu, mais Ƨa ne me dĆ©range pas.
ā Cāest cyclothymique.
ā De quoi ?
Jāaime les mots compliquĆ©s et jāaime les utiliser dans des conversations banales. Mon challenge personnel est de rĆ©guliĆØrement caser des ovnis comme Ƨa. Mon plaisir est quāon me demande de les expliquer, mais Ƨa arrive rarement. Souvent, les gens font semblant de comprendre parce quāils ont peur dāavoir lāair stupides. Alors quāil nāy a aucune honte Ć essayer dāĆ©largir ses connaissances en posant des questions. Du coup, Samuel est quelquāun qui māest tout de suite sympathique. Il nāa pas essayĆ© de faire semblant.
ā Cyclothymique. Cāest joli, non ? Dans lāexemple que je citais, ma tendance Ć ne pas me taire, Ƨa signifie que jāai des pĆ©riodes où je parle presque en continu au point de parvenir Ć māauto-souler. Et dāautres où je nāai rien Ć dire. Tu vois, cāest par cycle. Cycle, cyclo⦠tout Ƨa.
ā Pendant tes moments de silences, en fait, tu rĆ©flĆ©chis Ć tout ce que tu vas dire quand tu auras Ć nouveau envie de parler ?
ā Oui ! Cāest tout Ć fait Ƨa ! Toi aussi ?
ā Non, mais cāest logique. Et oui, cāest un joli mot. Tu fais partie du CDMO ?
Ć mon tour dāavoir lāair perdue. Il nāattend pas que je le lui demande, et Ć©claire ma lanterne avec autant dāenthousiasme que moi :
ā Le ComitĆ© de DĆ©fense des Mots OubliĆ©s.
ā Oh, bien trouvĆ©. Mais je crois que ce comitĆ© nāexiste pas.
ā Tu pourrais le crĆ©er.
ā Tu en ferais partie ?
ā Oui, je serais membre honorifique puisque jāai inventĆ© le nom.
ā Dāaccord, mais jāen serais la prĆ©sidente.
ā Ća marche.
Je hoche la tĆŖte en me demandant, finalement, quelles Ć©taient les probabilitĆ©s que je tombe sur quelquāun dāaussi bizarre que moi. Ć moins que je ne sois pas bizarre, en rĆ©alitĆ© ?
ā Jus de fruits, je dĆ©clare fermement.
ā Cāest un nouveau jeu où il faut balancer la premiĆØre idĆ©e qui nous traverse lāesprit sans rĆ©flĆ©chir ?
ā Je veux bien que tu māoffres un jus de fruits pour te faire pardonner. Essaie de suivre.
ā Pardon, je serai plus attentif. Jus de fruits donc, on y va ?
Cette poule cherche un moyen de māĆ©liminer. Je le sais Ć sa maniĆØre insistante de me fixer. DĆ©jĆ , les yeux dāun gallinacĆ© ne sont pas hyper rassurants, de base. Mais quand ils sont braquĆ©s sur moi comme les siens, je rĆŖve dāune broche tournante et dāun jus bien grĆ©sillant.
ā Salut, Nina, tāas encore oubliĆ© tes clefs dedans ?
Liam remonte la bretelle de son sac sur son Ʃpaule et me sourit depuis le bas des escaliers.
Je suis installĆ©e Ć lāextĆ©rieur, sur le cĆ“tĆ© de la villa où il vit avec son pĆØre. Quand on arrive, lāallĆ©e se sĆ©pare en deux pour permettre de se rendre chez eux, ou chez moi Ć lāĆ©tage de leur garage et accessible par dehors.
Quāest-ce que je disais : sa poule nāa pas bougĆ© Ć son approche, cāest bien que quelque chose cloche. Ces bestioles ne sont pas censĆ©es se prĆ©cipiter Ć la rencontre de celui qui les nourrit ? Y a un truc pas net avec elle, et je lāai senti dĆØs la visite de lāappartement que je loue Ć mon patron depuis presque un an. Je me rappelle encore lāannonce qui prĆ©cisait que les chiens et les chats nāĆ©taient pas autorisĆ©s, Ć cause de lāanimal de compagnie du propriĆ©taire. Vu le loyer demandĆ©, je ne me suis pas mĆ©fiĆ©e, et jāai naĆÆvement trouvĆ© Ƨa sympa dāavoir une cocotte Ć domicile. Tu parles, sympa ! DĆØs que ses maĆ®tres ont le dos tournĆ©, elle recommence ses manigances et imagine ma mort de mille faƧons. Avec ses pattes acĆ©rĆ©es et son bec pointu, je suis sĆ»re quāelle a dĆ©jĆ sĆ©lectionnĆ© quelques attaquesā¦
ā Cette fois, ce nāest pas de ma faute, je rĆ©ponds au fils de mon boss. Il y a eu un courant dāair et la porte a claquĆ© pendant que je venais en aide Ć Poulette.
Il sourit et je sais quāil ne me croit pas, pourtant, il entre dans mon jeu.
ā Elle Ć©tait en danger ?
ā Tāas pas idĆ©e ! Jāai vu un renard se faufiler sous la clĆ“ture. Je nāai Ć©coutĆ© que mon courage et je suis sortie pour le chasser, sans penser un seul instant Ć ma propre sĆ©curitĆ©. Cāest dire si je suis dĆ©vouĆ©e Ć cet animalā¦
ā Tāes sortie pour aider ma poule, Ć 7 heures du matin, avec tes chaussures Ć talons et⦠Cāest pas la robe que tu portais hier avant de voir tes sÅurs ?
Ce gamin est trop fin observateur pour son bien.
ā Cāest important de sāapprĆŖter, y compris pour aller faire trois courses, ou sauver le monde, je rĆ©plique sans masquer mon sourire.
Le sien ne dure pas longtemps, il a lāair prĆ©occupĆ©.
ā Raconte, je lāencourage Ć se confier au lieu de lui demander le double de chez moi.
Car il a raison, bien sĆ»r : Ƨa fait une heure que je me gĆØle les fesses sur les marches de lāescalier. Il Ć©tait trop tĆ“t pour appeler Madden. Le fait est que jāĆ©tais pressĆ©e de retrouver les filles pour ma soirĆ©e de repos. Surtout que pour une fois, on sortait au lieu de squatter chez moi. Et, oui, un courant dāair a claquĆ© la porte. Celui provoquĆ© par le mouvement de mon bras la refermant, mais cāest un dĆ©tail.
ā Cāest Lilyā¦
Liam Ć©vite mon regard. Je descends Ć son niveau et lāinvite Ć sāinstaller Ć cĆ“tĆ© de moi.
ā Elle a tenu la main de Bastian et il raconte partout que cāest sa petite amie.
ā Jāai loupĆ© un Ć©pisode, je note en passant un bras autour de ses Ć©paules. Je croyais que cāĆ©tait officiel, vous deux. Vous aviez mĆŖme un nom de ship -que je trouve super cool, au passage.
Cāest lui qui māa appris ce quāest un nom de ship, quāon connaĆ®t aussi sous le terme Ā« brangeliner Ā», en rĆ©fĆ©rence Ć Brad Pitt et Angelina Jolie. Il sāagit de contracter les deux prĆ©noms pour en former un nouveau, souvent bizarre, mais accrocheur. Lilyam : ils Ć©taient faits pour se mettre en couple, non ? On nāignore pas ce genre de signes du destin, Ƨa porte malheur.
ā Ouais, ben, je sais pas⦠En plus, il pue de la bouche, comment elle peut avoir envie de lāembrasser ?
ā Ils se sont dĆ©jĆ embrassĆ©s ? je māĆ©tonne.
Je sais que les jeunes sont de plus en plus prĆ©coces, mais 11 ans⦠Tu fais quoi de concret, Ć cet Ć¢ge ? Un smack tout au plus. Enfin je crois, maintenant, plus rien ne me surprend. Et pourquoi je pense comme une ancĆŖtre ? Allez-y, les jeunes, roulez-vous des pelles ! Pardon, jāai perdu le fil. Heureusement, Liam suit et soupire avant de lĆ¢cher :
ā Non, mais jāsuis sĆ»r quāil va essayer.
ā Tu veux quāon Ć©tablisse un plan pour casser son dĆ©lire ?
ā Tu ferais Ƨa ? il me demande avec tellement dāespoir que je me dois de me rallier Ć sa cause.
ā Bien sĆ»r. Pour commencer, on pourrait lāinviter aprĆØs lāĆ©cole et lui prĆ©senter Poulette. Avec un peu de chance, le dĆ©mon qui la possĆØde dĆ©cidera que Bastian mĆ©rite un bon picotage. Elle pourrait lui Ć©piler les poils des jambes un par un, Ć coup de bec, tu en dis quoi ?
Il Ʃclate de rire : mission accomplie.
ā Non, sĆ©rieusement, je suis sĆ»re quāen plus de puer, il a dāautres tares, jāinsiste quand il redevient soucieux.
ā Ouais, mais si Lily lāaime bienā¦
ā Tu sais quoi ? Si elle nāest pas capable de voir que tu es tellement mieux que cette boule puante ambulante de Bastian, y a pas photo : cette fille nāest pas pour toi !
Il nāest pas convaincu par ma tirade, et pour cause : je me souviens Ć quel point jāĆ©tais entĆŖtĆ©e Ć cet Ć¢ge. Peu importait si mon objectif Ć©tait Ć ma portĆ©e ou non, je ne voulais rien entendre. Il fallait que je me casse la figure seule pour enfin admettre que je nāĆ©tais pas sur la bonne voie. Et encore, je devais parfois me vautrer Ć plusieurs reprises pour comprendre. La rumeur raconte que je nāai pas changĆ©. Cāest fou ce que les gens sont mĆ©disantsā¦
ā Il a un vĆ©lo ? je tente Ć nouveau.
ā Un super VTT, il se la pĆØte avec.
ā On peut lui crever les pneus !
ā Ou pas.
Pris en faute, Liam et moi nous redressons, comme deux gamins, alors que jāai 26 ans et que Madden nāest pas mon pĆØre. Pourtant, Ć la maniĆØre dont il me regarde et au ton sans appel de son intervention, je suis clairement dans la panade. Je ne compte pas le nombre de fois où nous entrons en conflit, lui et moi. Dāordinaire, Ƨa se produit dans son bar et il y est plutĆ“t cool sur les consĆ©quences. LĆ , en revanche, il sāagit de son fils et je suis dans le coin depuis assez longtemps pour savoir que jāai dĆ©passĆ© les bornes. Selon ses critĆØres, bien sĆ»r, car selon les miens, quand on dĆ©dramatise une situation pour aider un collĆ©gien Ć se sentir mieux, y a pas mort dāhomme.
ā Va māattendre, il lance Ć Liam en lui tendant ses clefs.
Il attend que nous soyons seuls et passe Ć cĆ“tĆ© de moi sans un mot et en laissant un bon espace entre nous. Il fait toujours Ƨa, Holly pense quāen tant que patron, il se protĆØge contre les plaintes de harcĆØlement. Moi, je suis persuadĆ©e quāil me tolĆØre par professionnalisme, car il ne māapprĆ©cie pas beaucoup. Il monte jusquāĆ la porte quāil dĆ©verrouille. Au moment où jāimagine māen tirer facilement (la fatigue me fait baisser la garde) et entre chez moi en marmonnant un discret merci, il māinterpelle.
ā Ne fourre pas des idĆ©es de ce genre dans la tĆŖte de mon fils.
Je me retourne pour lui expliquer que je plaisantais et que je nāaurais jamais mis cette menace Ć exĆ©cution, mais il nāa visiblement pas fini puisquāil ne me laisse pas en placer une et enchaĆ®ne :
ā Nāinterviens pas dans son Ć©ducation.
Pour le coup, il me blesse et il le sait. Jāadore passer du temps avec Liam. DĆØs quāil termine les cours, il rejoint son pĆØre au bar : on se voit souvent, Ƨa crĆ©e des liens. Sans parler de toutes les fois où on discute dans les escaliers, quand on se croise.
ā Jāai encore le droit de lui adresser la parole, ou tu vas demander une ordonnance au juge pour me tenir Ć©loignĆ©e ? je lāinterroge en serrant les dents.
Il māobserve quelques secondes en silence. Le problĆØme avec mon patron, cāest quāil a un physique distrayant. Alors que je devrais conserver une attitude belliqueuse pour manifester mon dĆ©saccord, je note tous les dĆ©tails qui font de lui un homme sexy, et donc, dangereux.
Il y a cinq ans, Madden McCarty Ć©tait le mannequin vedette de la marque de luxe DandyāO, spĆ©cialitĆ© sous-vĆŖtements. Pour faire simple : il pourrait toujours lāĆŖtre sāil le souhaitait. Il a cependant prĆ©fĆ©rĆ© raccrocher ses boxers pour monter lāentreprise qui me permet de payer mes factures et dāavoir un toit au-dessus de la tĆŖte. MalgrĆ© lāarrĆŖt de son activitĆ© pour laquelle son corps Ć©tait parfait, il a maintenu ses rĆ©seaux sociaux, en particulier Instagram où il est suivi par prĆØs de sept cent mille abonnĆ©s. Moi y compris. Il utilise ce compte pour la promo de son bar et de la biĆØre quāil brasse lui-mĆŖme. Il a captĆ© que plus il montrait ses abdos, plus il attirait de clients. En dāautres termes, Ć 32 ans, il est bien foutu, il le sait, et jāen oublierais presque notre dispute si lui nāavait pas une bien meilleure capacitĆ© dāattention que moi.
ā Ne tāenferme plus Ć lāextĆ©rieur, Loreena, et rĆ©flĆ©chis quand tu tāadresses Ć un gamin de lāĆ¢ge de Liam. Tu penses quāil a saisi lāhumour ? Qui va devoir rattraper Ƨa, dāaprĆØs toi ?
Il avance dāun pas vers moi, et si je ne le connaissais pas, je pourrais le trouver menaƧant, tant cette proximitĆ© est rare. AprĆØs tout, quand on plafonne comme moi Ć moins dāun mĆØtre soixante et quāon a un type de plus dāun mĆØtre quatre-vingts en face de soi, ĆŖtre intimidĆ© serait un rĆ©flexe logique et sain. Pourtant je sais quāil veut seulement sāassurer que jāai bien compris le message, pas se la jouer mafieux. Cet Ć©change nāest pas isolĆ© : Madden est pire quāune maman louve avec son fils, il passe son temps Ć le surveiller comme du lait sur le feu. HonnĆŖtement, Ć©tant moi-mĆŖme sans enfants et pas prĆØs dāen avoir, je ne me permettrais pas de condamner la maniĆØre dont il Ć©duque le sien. Mais il devrait se dĆ©tendre un peu : je suis sĆ»re que les potes de Liam au collĆØge ont des suggestions bien moins fun et plus risquĆ©es que mon idĆ©e de crever les pneus dāun vĆ©lo.
ā Je veillerai Ć ne plus te dĆ©ranger, merci de māavoir ouvert.
ā Ne sois pas en retard.
ā Je ne suis jamais en retard, je rĆ©torque, piquĆ©e au vif.
Il laisse traĆ®ner ses yeux clairs sur ma tenue et je rĆ©siste Ć lāenvie de me dandiner sous son attention. Le pouvoir lui monte vite Ć la tĆŖte quand il me regarde avec son air rĆ©probateur de pater familias. Il est Ć peine plus Ć¢gĆ© que moi, faudrait voir Ć pas oublier ce dĆ©tail. Certes, il a dĆ©jĆ une entreprise qui cartonne, une carriĆØre de mannequin et un gamin Ć son actif. Mais Ƨa ne fait pas de lui un grand sage, ni de moi, une jeune Ć©cervelĆ©e Ć qui il faut faire la morale. Enfin, dans son esprit, il semblerait que oui. Me retrouver Ć la porte de chez moi pour la quatriĆØme fois depuis que je vis ici nāaide pas, question crĆ©dibilitĆ©.
Je ne sais plus de quoi on parlait, jāai buguĆ© sur ses yeux. Quitte Ć me faire rĆ©primander comme si jāavais 10 ans, autant que Ƨa en vaille la peine et profiter de la vue. MĆŖme si je dĆ©teste son attitude condescendante. Il sāen va enfin, me permettant de mieux respirer, et Poulette le suit de son regard flippant. Je souffle :
ā Attaque ! Attaque le mĆ©chant monsieur, cocotte !
ā Quoi ?
Je sursaute en réalisant ne pas avoir été assez discrète.
ā Non, rien, je disais juste Ā« Ć lāattaque dāune nouvelle journĆ©e, mon pote ! Ā»
Madden plisse les yeux et je lui offre mon sourire dāange. Celui qui māa valu tellement de cadeaux dans les boutiques de mon village, petite. Le marchand de bonbons ? Cadeaux. La fleuriste ? Cadeaux. Ma mĆØre prenait toujours soin de māamener avec elle lorsquāelle faisait ses courses. MĆŖme chez lāesthĆ©ticienne, je papillonnais de mes longs cils fournis, et souriais avec une candeur totalement feinte, et je repartais avec des cadeaux que ma mĆØre sāempressait de rĆ©cupĆ©rer en prĆ©tendant quāon les avait durement gagnĆ©s Ć deux.
Au grognement dāours et Ć la dĆ©marche saccadĆ©e de mon propriĆ©taire lorsquāil sāĆ©loigne, je ne dois pas trop māavancer en disant quāil est immunisĆ© contre mon arme secrĆØte. Ća en fait un sur deux, car le jean qui a lāair dāavoir Ć©tĆ© cousu Ć mĆŖme ses cuisses et moule son petit derriĆØre comme une seconde peau, confirme que je suis loin dāĆŖtre insensible Ć ses charmes.
Ah oui, lāautre problĆØme avec mon patron ? Je suis amoureuse de lui, et ma vie ressemble Ć un mauvais scĆ©nario de tĆ©lĆ©film Ć petit budget. Bah ouais, pas les moyens pour les effets spĆ©ciaux quand on Ć©conomise pour monter son entreprise !
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